Comment vivait-on dans le 20e arrondissement de Paris au début du 20e siècle ? Dans Les cassettes du Docteur Longueville, diffusé par ARTE Radio, Julie Marcelline Pujol part à la découverte d’un héritage inattendu : une boîte remplie d’enregistrements réalisés par son grand-père, médecin généraliste dans le quartier de Charonne.

On se lavait jamais les dents, c’est moi qui me suis lavé les dents le premier dans toute l’impasse.” Dans les années 70-80, le docteur Longueville a collecté les souvenirs de ses patients les plus âgés. Des femmes et des hommes nés à la fin du 19e siècle ou au début du 20e racontent ainsi leur enfance, leur quotidien et les transformations spectaculaires qu’ils ont vu advenir. En reprenant le fil de ces archives, Julie Marcelline Pujol nous rappelle combien les histoires les plus modestes sont souvent les plus précieuses. Après avoir écouté – et adoré – son podcast, nous avions (forcément) quelques questions à lui poser…

1/  De combien de cassettes disposez-vous ? Y a-t-il matière à donner une suite à votre podcast ?
« Il y a plusieurs dizaines de cassettes. On me demande beaucoup s’il y aura d’autres épisodes. Je suis vraiment heureuse de ces retours, je ne savais pas du tout comment les auditeurs allaient recevoir ces témoignages anciens. J’ai travaillé pendant des années sur ce projet que mon grand-père avait lui-même commencé il y a 50 ans, donc cet accueil est très émouvant pour moi ! Pour répondre à votre question, il faut savoir que ces entretiens ont été réalisés sur une très longue période, entre 1970 et 1985. Mon grand-père enregistrait ces conversations un peu au fil de l’eau. Sur la centaine d’heures que contiennent les cassettes, il y a des anecdotes privées et beaucoup de discussions qui ne sont pas tellement grand public. Comme je le raconte dans le podcast, j’écoutais souvent pendant plusieurs heures avant de tomber sur LA phrase « pépite » qui allait parler à tout le monde. J’ai extrait ces passages, puis il a fallu que je trouve comment raconter une histoire avec ces petits morceaux qui n’avaient pas toujours de suite ou de rapport les uns avec les autres. Dans mon montage, j’ai agencé les extraits qui pouvaient se répondre et qui permettaient de construire un récit avec une progression. Je voulais que des réflexions émergent à l’écoute, sans avoir besoin de les souligner au commentaire. Ensuite, avec Arte Radio, on a imaginé comment faire dialoguer cette histoire avec le présent, et raconter entre les lignes qui était mon grand-père. Donc le podcast a été pensé comme un documentaire unique. Le projet prendra peut-être une autre forme en revanche, mais je ne peux pas en dire plus pour le moment ! » 

2/ Qu’est ce qui vous a le plus surprise à l’écoute des témoignages ?
« Ce qui m’a d’abord frappée, c’est la gouaille et l’accent incroyable des témoins. Et puis j’ai été très vite marquée par le fait qu’ils semblent très proches de nous, tout en racontant un quotidien à mille années-lumière du nôtre, presque sorti d’un Zola ou du Moyen-Âge. J’ai découvert que certaines préoccupations ont traversé les âges, la violence par exemple a toujours été là. Ensuite ce qui m’a marquée c’est bien sûr le manque de confort absolu, sans parler des semaines de 60 heures, de la condition  des femmes, du travail des enfants… Et ce alors qu’on parle de quelques générations seulement d’écart. Il faut quand même préciser que tout le monde n’était pas logé à la même enseigne dans Paris en général, et dans le 20e en particulier. Les témoins qu’on entend vivaient dans les secteurs les plus pauvres du quartier. Mais on a beau savoir que nos ancêtres n’avaient pas l’eau courante, pas de sanitaires, pas d’accès aux soins… on ne se figure pas bien ce que ça pouvait représenter dans la vie de tous les jours. De l’entendre est évidemment frappant. »

3/ Qu’est-ce qui revenait le plus souvent dans les témoignages ?
« Le lien de mon grand-père avec ses patients. C’était saisissant et émouvant pour moi à entendre. Vivre ces dizaines d’heures avec eux, avec lui, alors qu’il venait de mourir, était très particulier. Dans leurs échanges, j’entends aussi l’amour de leur « village », la Réunion, Charonne. Et la nostalgie. Mon grand-père était passionné par la mémoire, les transformations de son quartier et de son époque. Il avait compris qu’il se trouvait à un moment charnière, où en quelques décennies le quotidien des gens s’était radicalement métamorphosé. Dans leurs échanges, j’entends aussi le temps, l’écoute. Ce temps qu’on ne prend plus, et cet art de l’écoute qu’il m’a transmis et que je tente de faire mien aujourd’hui. » 

4/ Alors, c’était mieux avant le 20e, ou le progrès a grandement permis d’améliorer notre qualité de vie ?
« Comme beaucoup d’entre nous, j’ai grandi en entendant les générations précédentes dire que la vie était plus dure, tout en répétant constamment que c’était mieux avant ! L’idée était d’interroger ces contradictions, notre rapport à l’histoire et au progrès. Il y a cent ans, Charonne était un village charmant et bucolique… où l’on se battait à coups de couteau, où l’on ne prenait pas de douche et où l’on mourait faute d’accès aux soins. Ayant grandi dans le quartier avant les années 2000, j’ai observé aussi des mutations. Je suis un peu entre deux générations, reconnaissante du progrès et déjà un peu nostalgique d’une autre époque. « Qu’est-ce qu’il y aura encore dans 20 ans que les gens ne pourront pas se passer ? » demande une des patientes. Je me rends compte que l’on a pas tellement conscience du confort dans lequel on vit. Rien que le fait d’avoir de l’eau quand on ouvre un robinet est extraordinaire. Et malgré ce progrès, il y a une forme de retour en arrière, la majorité des gens ont le sentiment de vivre moins bien qu’avant. Mais, là, je risque d’ouvrir un autre chapitre ! Écouter ces témoignages peut ouvrir une multitude de réflexions et de questionnements, c’est ce que j’aime avec le podcast. »

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