Deux historiens spécialistes de l’architecture parisienne, Sophie Descat et Denis Goguet, dénoncent dans une tribune les rénovations à venir du site culturel du 20e arrondissement. (Nous reprenons ici, avec son accord, un article publié par Paris Lights Up, le média de l’Est parisien). 

 

Les opérations de réaménagement du Pavillon Carré de Baudouin, lieu de villégiature hérité du XVIIIe siècle et inscrit à l’inventaire des monuments historiques en 1928, devraient débuter en novembre. Dans le cadre du Budget participatif 2019, un financement de 500 000 euros avait été annoncé pour « rénover et valoriser le Pavillon grâce à des interventions esthétiques et techniques ». Pour rappel, l’imposant bâtiment et sa façade à colonnade avaient fait l’objet d’une réfection de grande ampleur en 2006-2007, quatre ans après le rachat du site par la ville de Paris.

Si cette dernière remise à neuf avait été saluée par les spécialistes et les habitants du 20e, les travaux à venir font aujourd’hui l’objet de plusieurs critiques de défenseurs du patrimoine. Dans une tribune publiée sur le site de l’association Sites & Monuments, l’historienne de l’architecture Sophie Descat et l’historien de Paris Denis Goguet craignent une « défiguration imminente » de l’édifice. Décrivant ce dernier comme « l’un des joyaux d’un Paris encore un peu secret, qui a su, tout en s’adaptant parfaitement à de nouveaux usages, préserver une atmosphère de temps suspendu, si précieuse aux habitants des métropoles », ils estiment à plus d’un titre que la rénovation envisagée ne va pas dans le bon sens – contrairement à celle menée par l’agence d’architecture Bigoni-Mortemard jusqu’en 2007, qualifiée de « réhabilitation exemplaire ».

Le Pavillon a « conservé une grande partie de son cadre végétal, aujourd’hui jardin public de la ville – un point essentiel à l’appréhension du site », estiment Sophie Descat et Denis Goguet. D’après eux, sa quiétude serait fortement remise en cause par le projet présenté par l’atelier d’architecture et d’urbanisme Jagg, en charge de la rénovation à venir. Après avoir obtenu des photomontages illustrant les transformations envisagées, les deux historiens dénoncent premièrement l’extension de la grille présente du côté de la rue de Ménilmontant, qui viendrait remplacer sur quelques mètres le mur actuel.

Possible création d’un “parvis minéral”

« Cette décision est une aberration, car la qualité de l’espace à l’intérieur de la parcelle dépend justement de l’existence d’un mur d’enclos. Lorsque l’on accède au pavillon, on entre dans un lieu intime, loin des nuisances de la rue. C’est cette première étape, fondamentale, qui permet d’apprécier l’édifice dans toute sa plénitude », jugent-ils. De fait, la rue de Ménilmontant est connue pour son animation et sa forte activité – notamment automobile – et la volonté de rendre plus visible la façade et ses colonnes semble contredite par la localisation même de cette grille, avec une extension prévue sur le flanc du bâtiment.

Autre critique : la possible création d’un « parvis minéral » autour de la façade, susceptible de « gommer définitivement l’histoire et les qualités spatiales et paysagères du site » en entraînant un « changement d’ambiance brutal ». Là encore, le photomontage partagé dans la tribune des deux historiens laisse craindre une transformation en parfaite opposition avec l’objectif « d’embellissement » initial : une situation qui n’est pas sans rappeler d’autres ratés récents, en premier lieu l’incompréhensible « réaménagement » de la place Gambetta (20e arrondissement) entre fin 2019 et début 2020. « Pour éviter de faire les choses à moitié, une déclaration de travaux sur le domaine public intitulée ‘coupe et abattage d’arbres d’alignement’ a été autorisée le 24 avril 2021 : doit-on craindre également de voir certains des plus beaux arbres disparaître du jardin ? », s’inquiètent les deux amoureux du patrimoine parisien.

La dernière alerte concernant l’aspect extérieur du bâtiment cible le projet d’élargissement des deux portes d’accès latérales de la façade, susceptible d’altérer les proportions d’origine. Une transformation particulièrement osée concernant l’un des bâtiments les plus anciens de l’est parisien, avec un rapport coût-bénéfice par ailleurs fort discutable. « L’une de ces nouvelles portes est de plus conçue pour être toujours fermée », indiquent ainsi les auteurs de la tribune, jugeant que de tels travaux seraient « aussi néfastes que dispendieux ».

Sophie Descat et Denis Goguet sont également dubitatifs quant aux réaménagements intérieurs envisagés au sein du Pavillon, bien que leur portée et leur inscription dans le temps apparaissent plus relatives, d’autant que celles et ceux qui fréquentent le site ne peuvent que reconnaître la nécessité d’améliorer son accessibilité comme son identité de lieu dédié à la culture. Appelant à amender le projet « pour que le résultat conduise à améliorer l’existant, et non le contraire », les deux historiens concluent en soulignant « qu’une rénovation plus respectueuse serait aussi beaucoup moins coûteuse ».

Un projet présenté au budget participatif

Pour rappel, le projet avait été présenté au Budget participatif 2019 à l’initiative d’un habitant du 20e, Quentin Pasbeau. Il avait été relayé par l’Association d’Histoire et d’Archéologie du Vingtième arrondissement (AHAV), qui citait quelques exemples d’interventions possibles : « revoir les accès (sas, escaliers, couloirs), refaire les peintures intérieures et extérieures, créer une signalétique, améliorer l’équipement de l’auditorium, et revoir le mobilier ». Sur son site, l’AHAV évoquait également l’installation d’une salle d’accueil mieux adaptée aux visiteurs, ou encore la mise en place du wifi et d’équipements numériques neufs. De fait, les aménagements redoutés par les deux historiens semblent bien outrepasser le cadre d’intervention évoqué initialement.

La renaissance du Pavillon Carré de Baudouin entrevue ces quinze dernières années est un beau symbole. Manifestation des excès de la noblesse puis de la bourgeoisie à une époque où une majeure partie du peuple parisien était écrasée par la misère, l’édifice est aujourd’hui accessible gratuitement à toutes et tous dans le cadre d’expositions, de performances artistiques, ou encore de conférences – un premier « Festival au Carré » est d’ailleurs prévu du 14 au 30 octobre. Il est cependant bien incertain que les priorités actuelles soient d’agrandir des portes datant du XVIIIe siècle, ou de minéraliser les paisibles alentours du site. Au contraire, et bien que ce point ne soit pas explicitement mentionné dans le projet de réaménagement, une mise en valeur du charmant jardin du Pavillon apparaîtrait plus pertinente, renforçant ainsi son caractère d’oasis de paix au cœur de l’est parisien.

La réduction des travaux superflus permettrait à l’avenir de rééquilibrer les enveloppes budgétaires et d’améliorer le fonctionnement même de tels établissements culturels. Dans le cas présent, des moyens plus importants pourraient par exemple être attribués à la rotation et à la diversification des expositions, à la rémunération des artistes et des travailleuses et travailleurs de la culture, ou encore à une publicité accrue de la programmation du site auprès des Parisiennes et des Parisiens. Au vu du potentiel exceptionnel du Pavillon Carré, il ne fait guère de doute que des ambitions renouvelées lui permettraient de séduire toujours plus de nouveaux publics, et de s’ancrer durablement dans le paysage culturel de la capitale.

Texte et photos : Paris Lights Up

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